People/Cinema - Par Mathieu Perrichet - posté le 12/09/2018

Rencontre avec Debra Granik

La cinéaste indépendante américaine Debra Granik a traversé l’Atlantique pour venir nous parler de son nouveau film Leave No Trace. Un entretien mi-anglais, mi-français, 100% intéressant.

Qu’est ce qui vous a séduit dans ce projet lorsque l’on vous a proposé l’adaptation du roman de Peter Rock, L’Abandon ?
Peter Rock a écrit son roman à partir d’un article de seulement quelques lignes paru dans un journal de Portland. Un fait divers qui la interpelé et autour duquel il a du broder. J’aimais cette histoire mystérieuse de ce père et sa fille ayant vécu durant 4 ans au cœur d’un grand parc public de Portland, sans être détecté. Cela m’intéressait de comprendre comment ils vivaient, sans se conformer aux normes du monde moderne qui les entourait. Ce sont des gens qui ont décidé de ne pas rentrer dans le schéma de ce que nous appelons une vie normale. Et cela intrigue forcément. Le fait qu’ils puissent vivre heureux et en paix de la sorte nous interroge sur notre façon de vivre. Nous savons ce que cela fait d’évoluer au milieu du bitume et des immeubles. Je trouvais donc intéressant d’explorer ce que cela fait de vivre dans un monde vert, fait d’arbres, de nature. A travers cette histoire, se pose la question de la nuance entre ce dont on a vraiment besoin, vraiment envie et les besoins que la société de consommation crée et impose. Aujourd’hui, il y a quelque chose de presque transgressif à dire non à cette société hyper digitalisée. Il est difficile d’échapper aux téléphones, à la télévision, etc.

Votre film propose une vraie réflexion sur notre monde et notre mode de vie…
On a toujours tendance à penser que ce que l’on a, la façon dont on vit, plaira également aux autres. Si on est heureux comme cela, pourquoi les autres ne le seraient pas aussi ? Mais entre quatre murs, Will est malheureux. Il aspire à une autre vie, cherche un autre idéal. D’autant qu’avec ces quatre murs, viennent toutes les normes administratives imposées par la société. Tout le monde n’a pas forcément la même vision des choses. Faut-il faire rentrer dans le moule les réfractaires ? J’ai moi même une fille de l’âge de Tom, donc je me pose évidemment des questions sur la façon de lui offrir la meilleure vie possible. Je me demande comment les gens font pour trouver le cadre idéal pour être heureux. Je comprends les personnes qui peuvent éprouver le besoin de faire des choix radicaux. J’ai notamment une bonne amie qui a décidé d’aller vivre dans une tiny house, au milieu de la nature. Elle a fait le choix d’une vie résolument plus simple. Pour ma part, je suis une citadine, et je ne sais pas si je serais capable de faire de tels choix, ni même si j’en aurais envie. Dans tous les cas, je ne voulais pas de manichéisme qui présenterait les gens vivant dans notre monde moderne comme les méchants et ceux ayant fait le choix de vivre en marge, près de la nature, comme les gentils. C’est plus complexe que cela je pense.

Vous qui venez du documentaire, le réalisme est-il quelque chose d’important à vos yeux ?
Ayant fait des études de sciences politiques, puis m’étant dirigé d’abord vers la réalisation de documentaire, il est vrai que la dimension réaliste m’importe. Lorsque je fais des recherches pour un film, j’aime bien comprendre les choses. Donc j’essaie d’en savoir le plus possible sur telle ou telle communauté, profession, activité, etc, dont je parle. Pour Leave No Trace, j’ai donc procédé de la sorte et me suis intéressée à la façon dont fonctionnent les services sociaux, l’église ou encore le club qui apprend aux enfants à s’occuper des lapins. Qui sont les gens qui y travaillent, qui forment ces communautés. D’ailleurs, si les services sociaux dans le film peuvent sembler bien gentils, ce n’est pas une vision candide. Portland est une ville assez libérale avec de nombreux services sociaux qui offrent beaucoup de services aux démunis. A tel point que certains pensent même qu’ils en font trop. En outre, certains personnages ne sont pas comédiens. Comme les enfants du club et les lapins. L’apicultrice du camping est une vraie apicultrice. Le médecin vétéran en ait un vrai également. Je trouve parfois délicat de faire des castings afin de trouver des acteurs qui vont devoir incarner une profession, une activité, etc, alors qu’il est souvent plus simple de se tourner vers des personnes qui connaissent leur sujet, puisqu’il s’agit de leur véritable vie. C’est pourquoi j’aime travailler avec des gens qui jouent leur propre rôle.

Comment avez-vous fait pour rendre aussi crédible ce lien fort entre un père et sa fille ?
Je pense que si ce lien entre Tom et Will est aussi fort et crédible à l’écran, c’est avant tout parce que cela a été un tournage très physique. En amont même du film, les deux comédiens ont du apprendre pas mal de choses ensemble avec une spécialiste du survivalisme : faire du feu, construire une cabane, etc. Cette expérience inhabituelle les a fait se rapprocher assez naturellement. Cela a permis de créer un dialogue et que cette relation paraisse sincère. En plus, nous avons eu la chance de pouvoir tourner chronologiquement le film. Cela a donc permis d’expérimenter en temps réel les émotions qui les traversent chacun au cours de l’histoire. 

Comment le film a t-il été reçu aux Etats-Unis ?
Le film est sorti en juin aux Etats-Unis. Il a plutôt bien rencontré son public. C’est triste à dire mais je pense que les gens, dans la période folle que vit notre pays, ont besoin de voir des personnes heureuses, qui vivent simplement, au contact de la nature et capables de communiquer entre eux. Le film propose une façon de vivre autrement. Ce qui peut aussi plaire c’est que Leave No Trace prouve que l’on peut faire un long métrage sans armes à feu. Qu’un pistolet n’est pas forcément nécessaire pour régler les choses. Ensuite, je pense que l’attrait de la nouveauté a joué car il y a une nouvelle actrice à l’affiche, qui joue avec fraîcheur et énergie. Dans un pays où tout est très marketé, à la hollywoodienne, où l’on voit donc toujours les mêmes têtes partout, cela fait du bien de voir de nouveaux visages. 

Comment l’auteur Peter Rock a t-il réagi en voyant le film ?
Peter Rock a vu le film plusieurs fois. Pour un romancier, c’est à la fois très excitant et perturbant de voir son livre adapté à l’écran, car le rendu est forcément différent de ce qu’il s’imaginait dans sa tête en écrivant. Mon film est ainsi assez éloigné du roman. Mais il le savait dès le départ. Je lui avais fait lire le scénario. 

Quelles sont vos références cinématographiques ?
J’aime particulièrement le cinéma scandinave et celui des pays de l’est, de l’ex-URSS. J’apprécie aussi le néo-réalisme italien d’après guerre. Les cinéastes qui m’inspirent sont si nombreux qu’il faudrait que je remplisse une liste sans fin. Mes influences viennent du monde entier. Dernièrement, j’ai particulièrement aimé le film L’autre côté de l’espoir de Aki Kaurismäki. 

Pourriez-vous réaliser une comédie à l’avenir ?
J’aimerais bien faire une comédie oui. J’ai d’ailleurs une idée en tête, celle d’une petite ville qui connaît des problème d’ordre économique et qui va se relever grâce à des prisonniers. Je travaille actuellement sur un documentaire qui s’intéresse aux détenus. Et je me suis rendue compte qu’ils ont un vrai sens de l’humour. Je trouve ça captivant. Cet univers m’inspire.
Je pense qu’on peut trouver de l’humour même au fond de situations compliquées. Par exemple, aux Etats-Unis, la question raciale est très importante et on est capable de faire des films politiques à ce sujet avec de l’humour. 

Propos recueillis par Mathieu Perrichet

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Sortie : 19/09/2018

Tom a 15 ans. Elle habite clandestinement avec son père dans la forêt qui borde Portland, Oregon. Expulsés de leur refuge, ils se voient offrir un toit, une scolarité et un travail…