People/Cinema - Par Mathieu Perrichet - posté le 27/08/2018

Rencontre avec Jean Dujardin, Gustave Kervern et Benoît Delépine

Un lundi matin, 9h30, fin août. Dans un petit salon cossu de l’Hôtel de France à Nantes, les deux trublions de Groland, Gustave Kervern et Benoît Delépine sont venus nous parler de leur dernier opus, I feel good. Accompagnés de Jean Dujardin, tête d’affiche de ce film. Malgré les petits yeux de ce dernier, tous trois se sont pliés à l’exercice des questions/réponses avec la décontraction et le naturel qu’on leur connaît. 

Comment a germé l’idée de cette nouvelle satire politique et sociale ?
Benoît Delépine : Le processus de naissance d’un film dans nos deux cerveaux malades est un peu difficile à expliquer. Mais en général, cela part souvent d’une envie de réunir des gens que l’on aime, pour parler de choses qui nous tiennent à cœur. A l’occasion de certains de nos tournages, nous avions déjà rencontré des gens d’Emmaüs à droite, à gauche, et cela nous avait donné envie de réaliser un truc à partir de ça. Le village Emmaüs de Pau, le plus grand de France, a quelque chose de particulier. Il est moins austère que la plupart des autres. Il y a une ferme, un bar, un restaurant, etc. Il nous semblait donc idéal pour être le théâtre d’un film.

Comment avez-vous conçu le personnage de Jacques, cet anti-héros incarné par Jean Dujardin ?
Gustave Kervern : Ce personnage incarne tous ces gens qui ont des idées, ou plutôt qui cherchent une idée géniale pour devenir riche. Moi quand j’étais petit, c’est ce que je faisais. On s’est inspiré de ces personnes assez sûres d’elles-mêmes, des individus enfantins, têtus, et en fin de compte touchants.
Benoît Delépine : On voulait faire un vrai film politique – mais pas politicien, sur le capitalisme, l’absurdité de ce système. On montre également que le communisme n’est pas forcément mieux. En fait, on essaie de montrer une voie intermédiaire à travers ce village Emmaüs et ces compagnons qui tentent de vivre via un autre modèle. Et quoi de mieux qu’un histrion, un don quichotte tel que Jacques, pour montrer cette voie intermédiaire.

Comment le choix des comédiens s’est-il fait ?
Benoît Delépine : Que Yolande Moreau incarne la directrice de cet Emmaüs était une telle évidence qu’il n’y a pas à l’expliquer. Quant à Jean Dujardin, pour incarner Jacques, cela nous a semblé également complètement naturel. 
Gustave Kervern : En fait, nous nous étions rencontrés lors d’une soirée plutôt bien arrosée à Cannes en 2012. Ce genre de soirée dont tout le monde parle. Nous étions tous pas mal en forme et à un moment Jean Dujardin s’est jeté dans la foule. C’est un truc qui nous a bien plus. On aime les mecs un peu déjantés. Cette première rencontre a été le déclic. Cela nous a donné envie de tourner avec lui. Nous avons alors commencé à évoquer ce projet. 

Six années se sont donc écoulées entre la naissance de l’idée et sa concrétisation…
Gustave Kervern : Tout à fait. Nous avions donc l’idée d’Emmaüs en tête. Puis la volonté de travailler avec Jean Dujardin s’est ajoutée. Mais, entre temps, nous avons eu envie de faire un petit film comme Aaltra, à nos débuts. On a donc réalisé Near Death Experienceavec Houellebecq. Puis on a voulu faire un truc sur la route des vins et on a fait Saint-Amour. Mais on a toujours gardé dans un coin de notre tête Emmaüs et Jean Dujardin. En fait, il y a eu tout un processus de maturation.

Vous avez donc écrit I feel goodpour les comédiens que vous aviez en tête ?
Gustave Kervern : Exactement. On a vraiment écrit pour les acteurs que l’on avait choisi. On n’est incapable de partir sur un projet sans avoir les comédiens en tête. C’est impossible pour nous. I feel goodest notre film le plus dialogué. On voulait une sorte de comédie à l’italienne et nous savions que la faconde de Jean Dujardin serait parfaite. 

Cela n’a pas été trop difficile de diriger un acteur oscarisé ?
Benoît Delépine : Ce qui est génial c’est que Jean Dujardin n’a pas d’égo surdimensionné. Il pense au projet, au film, avant tout. Jamais il n’a perdu patience face aux autres comédiens.
Gustave Kervern : Pour tout dire, au départ, j’avais peu de considération pour les acteurs. Au fur et à mesure des films, j’ai revu mes jugements. Il y a finalement très peu de têtes de con. A part ceux que l’on connaît tous. Jean a vraiment été génial sur le plateau. C’est un super pro et un grand déconneur. Il a la curiosité des autres, donc ça passe bien avec les comédiens qui l’entourent, quels qu’ils soient. C’est un mec auréolé d’un Oscar capable de se mettre à la hauteur des autres avec bienveillance. Puis, comme les grands acteurs, il a un don d’observation. Rien ne lui échappe. Mais contrairement à Depardieu qui va en profiter pour nous en foutre plein la gueule, ou Poolvoerde qui a une vision très cynique, lui utilise ça pour faire rire les autres. Sans arrêt. 

Jean Dujardin, qu’est ce qui vous a séduit dans ce projet ?
Jean Dujardin : Déjà, j’avais beaucoup aimé Le grand soiret Mammuth. D’instinct, j’ai su que je prendrais du plaisir à jouer dans ce cinéma habitué au pas de côté. J’aime leur ton politico-poético-anarchique. En outre, le thème de I feel good me plaisait évidemment. DepuisOSS 117, je n’avais pas eu autant de dialogue, avec des répliques qui feront certainement date. Quant à jouer avec Yolande Moreau, ce n’est que du bonheur. C’est une personne que l’on ne peut qu’aimer même sans la connaître.

Quelle est la patte Delépine/Kervern ?
Gustave Kervern : Dans nos films, on essaie de faire en sorte que chaque plan veuille dire quelque chose. Donc, on en a très peu. Environ 100-120. Alors qu’un film américain en compte à peu près 10 000. Avec Benoît, on adore chercher la bonne idée.
Benoît Delépine : En fait dès que ce que l’on fait commence à ressembler à une série française, on arrête et on efface. On cherche toujours quelque chose de singulier. Juste montrer un mec qui rentre dans une banque, ça nous fait chier. Si il y a un mec qui pisse en arrière plan, c’est déjà mieux. Au delà de ça, il y a une forme de liberté dans notre cinéma. On est une petite équipe d’une dizaine de personnes. On se connaît très bien. On fait ça de façon artisanale, sans trois tonnes de matériel technique.
Jean Dujardin : Benoît et Gustave désacralisent la promesse du plateau. En effet, ce qui peut être stressant lorsqu’on est acteur et qu’on arrive sur le tournage d’une comédie c’est de se dire : « bon allez, faisons rire les gens ». Cette promesse a de quoi être angoissante. Leur façon de faire a le mérite de foutre moins les jetons car c’est plus simple sur le plateau. Pour moi, ils sont un peu les héritiers de Blier. Quand on est acteur, on cherche à se détendre. On cherche à vivre quelque chose et à se souvenir. Tourner avec eux est très agréable car ils font passer la vie et l’humain avant le ciné. 

A quelques jours de la sortie, êtes-vous confiants ?
Gustave Kervern : Quand je suis rentré à l’hôtel hier après avoir bu quelques coups, j’ai vu l’abbé Pierre qui m’a dit « merci, c’est cool les gars ». Donc ouais, on est confiant. 

Propos recueillis par Mathieu Perrichet

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