People/Cinema - Par Mathieu Perrichet - posté le 22/11/2017

Rencontre avec Marcela Said

Dans un français - presque - impeccable teinté d’un joli accent fleurant bon l’Amérique latine, la cinéaste franco-chilienne Marcela Said est venue se confier sur Mariana sa dernière réalisation.

Quel est le point de départ de Mariana ?
Alors que je réalisais mon documentaire intitulé El Mocito, j’ai fait la connaissance de Juan Morales Salgado, un ex-colonel de l’armée devenu maître d’équitation dans un centre équestre proche de Santiago. Il avait été, auparavant, le chef du centre de répression Simon Bolivar, duquel des centaines de personnes avaient disparu. J’ai voulu l’interviewer à ce sujet mais lorsque j’ai vu qu’il ne voulais pas parler du passé, j’ai orienté notre conversation vers la seule chose qui semblait nous lier tous les deux : l’amour des chevaux. Je lui ai alors demandé s’il accepterait de me donner des cours, pensant qu’il s’agissait de la seule manière pour moi de parvenir à nouer un lien avec lui. Contre l’avis de mon entourage, Juan Morales Salgado est donc devenu mon professeur durant deux ans, jusqu’à sa condamnation en 2011. Cela a été une période aussi étrange que l’une des expériences les plus riches de ma vie. Aujourd’hui, il est en prison pour le reste de sa vie. Mariana est née de cette rencontre.

Pour autant, Mariana est bel et bien un film de fiction ?
Tout à fait, il s’agit bien d’un film de fiction. Mais je me suis servie de ma rencontre avec cet homme comme point de départ. Ce que je trouvais intéressant de montrer, c’est que 40 ans plus tard, une personne n’est plus tout à fait la même. Mon entourage m’a trouvé folle de prendre des cours d’équitation pendant deux ans avec ce criminel, mais moi j’avais à faire à quelqu’un de très prévenant et sympathique…

D’ailleurs, chaque protagoniste de votre film apparaît ambigu, complexe…
J’aime jouer sur les nuances, les contrastes des personnages. Je ne voulais pas que tout soit noir ou tout blanc. Je ne voulais pas de personnages tranchés. Je voulais des individus qui puissent à la fois plaire et déplaire. La ligne qui sépare le bien du mal est plus fine qu’on ne l’imagine. En un seul et même personnage se trouvent le colonel bourreau et le Juan sauveur, le crime et la rédemption, le désir et la répulsion, etc. Il en va de même pour le père castrateur et protecteur, le mari aimant et tortionnaire, le policier salvateur et manipulateur. J’aime le côté complexe. J’aime l’imperfection car on est imparfait quand on est un être humain. On ne peut pas réduire un homme à un acte. L’ancien tortionnaire est devenu bienveillant, généreux, alors que le policier ou le mari sont plus brutaux ou distant.

Comment présenteriez-vous le personnage de Mariana ?
Mariana est aussi une femme complexe. Elle est curieuse de la nature humaine et de ses limites. Elle est insolente, intrigante, imprévisible… Il s’agit d’une femme encerclée pas quatre hommes durs : son mari, son père, le colonel et le policier. Le Chili est un pays très machiste Elle tente d’avancer dans la vie comme elle peut, en affrontant le chaos pour trouver sa voie, en ne faisant pas toujours les bons choix. C’est une femme qui essaie de se libérer, de s’émanciper tout le long du film. Mariana évolue dans un monde complexe. A travers son regard, nous découvrons la haute société chilienne, marquée par la violence et le déni de ses responsabilités concernant l’établissement de la dictature, sa perpétuation et les crimes commis.

Ce film est-il avant tout le portrait d’une femme ou un long métrage politique ?
Je dirais que c’est le portrait d’une femme et que la politique est un contexte. A travers Mariana, j’évoque la place des femmes dans la société chilienne. En fait, c’est une sorte de western politique féministe. C’est un film sur la société, qui pointe également du doigt cette classe politique de droite qui se sent au dessus des lois, cette bourgeoisie qui a fait fortune sous Pinochet et qui reste impunie… Dans tous les cas, c’est un film honnête dans le sens où je ne fais que montrer les choses telles qu’elles sont, sans porter de jugement. C’est un film qui constate, qui donne à voir et à réfléchir.

Après vos documentaires I love Pinochet et El Mocito, vous abordez une nouvelle fois le thème de la dictature chilienne…
En effet. Je ne dirais pas que c’est une obsession mais j’ai grandi pendant cette dictature, dans une ambiance très militarisée, cela fait donc partie de mon histoire. Même si je ne suis pas une victime directe de ce régime, cela ne peut pas être un sujet lambda pour moi.

Le titre original du film est Los Perros, à quoi est-ce que cela fait référence ?
Aux chiens du film déjà, ceux de Mariana. Mais aussi aux hommes qui l’entourent. Par ailleurs, cela évoque les militaires qui ont été utilisés comme des chiens pour faire le sale boulot pendant la dictature. C’est comme cela qu’on les appelait. Enfin, il y a cette expression que la bourgeoisie chilienne employait pour définir les gens d’en bas, ceux qui n’étaient pas comme eux : « el parraje », qui vient du mot « perro ». La société chilienne est constituée de classes sociales très marquées qui ne se mélangent. Il y a les bourgeois, les domestiques, les militaires, les pauvres, etc.

Est-il fréquent de voir des films aborder de tels sujets politiques dans le cinéma chilien ?
Il y a déjà eu quelques films politiques au Chili mais peut être pas aussi frontal que le mien. Sans doute qu’à sa sortie Mariana choquera mais les films qui me plaisent sont faits pour ça. J’aime lorsque le cinéma dérange, transgresse, dépasse les limites imposées par des sociétés qui nous contrôlent de plus en plus.

Après avoir commencé par réaliser quatre documentaires, vous êtes passée à la fiction en 2013 avec L’été des poissons volants puis Mariana. Pourquoi ce changement de cap ?
Je me suis sentie très fatiguée après avoir réalisé El Mocito. Travailler avec la réalité est difficile. Puis j’ai découvert l’écriture et j’ai vraiment aimé cela. Avec la fiction, on peut expérimenter davantage dans le fond comme dans la forme, être plus créatif tout en racontant le monde aussi bien. On a moins de contrainte. On est plus libre.

Quels sont vos réalisateurs fétiches ?
J’adore Michael Haneke, David Lynch, Roman Polanski même si je sais que ce n’est pas politiquement correct de dire cela de nos jours. J’aime aussi Andreï Zviaguinstev. J’ai eu un coup de cœur dernièrement pour The Square de Ruben Ostlund. Bergman, Bunuel ou Almodovar font également parti des réalisateurs que j’admire.

Avez-vous déjà de nouveaux projets ?
J’ai entamé l’écriture de trois projets en même temps. Un film qui parle de sexualité et de la violence machiste dans un petit village chilien. Un autre en anglais également au Chili sur l’infidélité. Et un troisième en France.

Pourriez-vous réaliser un film totalement différent, une comédie par exemple ?
Oui complètement. D’ailleurs, j’aime les films qui n’ont pas le même ton tout du long comme c’est le cas avec Mariana ou il y a de la tension, de la gravité, mais aussi de la légèreté. Ce que j’aime surtout, c’est le mélange des genres, des formes.

Propos recueillis par Mathieu Perrichet

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Sortie : 13/12/2017

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