People/Cinema - Par Mathieu Perrichet - posté le 15/12/2017

Rencontre avec Pedro Pinho

En escale à Nantes pour présenter au public L’Usine de rien, le lusitanien Pedro Pinho nous a accordé un entretien tout sourire avant de rejoindre la ZAD de Notre-Dame-des-Landes pour y passer la nuit.

Quel a été le point de départ de ce film ?
Tout a commencé il y a 6 ans, lorsqu’avec Terratreme, le collectif portugais de réalisateurs auquel j’appartiens, nous avons débuté une collaboration avec le metteur en scène Jorge Silva Mello. Il voulait adapter au cinéma la pièce de théâtre L’Usine de rien, une comédie musicale pour enfants à l’origine, une sorte de fable écrite dans les années 1990. Pour des raisons personnelles Jorge a du se retirer du projet. En 2014, avec Luisa Homem, Leonor Noivo, Tiego Hespanha, nous avons décidé de reprendre en main l’écriture. Si nous avons conservé quelques idées de l’oeuvre initiale - le cadre d’une usine qui ferme et l’histoire du couple -, nous avons pour le reste tout réécrit afin de nous approprier le projet et de le faire correspondre à notre univers.

L’Usine de rien est proche du documentaire, comment vous y êtes-vous pris pour vous imprégner ?
Je pense qu’il est très important de garder les outils du documentaire pour la fiction. De se plonger totalement dans une réalité et de profiter au maximum des données de cette réalité pour créer une histoire. Nous nous sommes donc en effet immergé en nous rendant au nord de Lisbonne dans une région industrielle très affectée par la crise. La plupart des usines présentes sur places ont fermé. Nous y avons loué un appartement et avons rencontré des ouvriers en poste, en lutte ou licenciés. A partir de ces histoires, nous avons alimenté notre scénario. D’ailleurs, bon nombre de comédiens à l’écran sont de véritables ouvriers que l’on a trouvé en déposant des annonces à droite, à gauche dans les gares, les cafés.

A ce propos, avez-vous laissé une large place à l’improvisation ou bien tout était-il très écrit ?
Le scénario était entièrement écrit, y compris les séquences qui reprennent les codes du documentaire. Pour autant, j’ai laissé une grande place à l’improvisation pour conserver de la fraîcheur, de la spontanéité. En fait, à dessein, nous n’avons pas dévoilé le synopsis terminé aux acteurs. Nous n’avons pas effectué de répétition des dialogues. Chaque jour, nous présentions aux acteurs la situation que l’on voulait tourner et ils devaient jouer en faisant appel à leurs mémoires personnelle et émotionnelle. Nous avons davantage marché à l’instinct afin d’être le plus naturel possible. La plupart du temps, nous avions quelques lignes de dialogues que l’on tentait d’insérer au milieu de l’action en les soufflant à l’un des comédiens et en laissant les autres réagir. Il s’agissait en quelque sorte d’instiller discrètement du sens à une forme de chaos organisé. Mais le résultat final est proche du scénario imaginé.

Parmi les protagonistes principaux se trouve également l’usine. Comment l’avez-vous trouvée ?
Cela n’a pas été si facile car les gérants que nous avons rencontrés étaient d’accord pour accueillir le tournage d’un film mais pas d’un long métrage dont le sujet aborde la prise de contrôle d’une usine par les ouvriers. A un moment, nous avons même pensé tourner en studio. Finalement, l’un d’eux a fini par accepter car notre projet racontait l’histoire de son usine. En effet, l’endroit où nous avons tourné a été occupé durant la révolution des Œillets de 1974. Elle appartenait au constructeur américain d’ascenseurs OTIS qui a fui à cette époque. Les travailleurs ont alors proposé d’acheter l’usine pour un dollar et cela a été accepté. Ils ont ainsi commencé à travailler en autogestion jusque dans les années 1990. Cette coïncidence nous a permis d’incorporer des éléments de l’histoire de ce lieu dans le scénario et de faire jouer certains ouvriers de l’usine. C’était comme une cerise sur le gâteau.

Peut-on parler de film politique ?
Dans un sens oui car c’est un film engagé, critique, mais il ne s’agit pas de le résumer à cela. En fait il est difficile de se mettre en dehors du politique car ce mot englobe tout et rien en même temps. Même Star Wars est politique. Les films de Disney le sont tous beaucoup et personne ne le relève. Après, dans mon film, l’héritage de la révolution des Œillets est évidemment présent car il a marqué et marque toujours la société portugaise. Mais l’idée n’était pas de parler juste d’une usine qui ferme, nous voulions amener les gens à réfléchir à cette déflagration économique et sociale que le pays a subi et qui laisse les gens impuissants et perdus. A travers L’Usine de rien, pour comprendre la situation que nous étions en train de vivre, nous avons voulu faire appel à une histoire des idées, des luttes et des relations entre l’action politique et la possibilité de transformer la réalité. Nous montrons à voir les rapports de force entre le capitalisme et le monde qui s’est mis en place après la fin du processus révolutionnaire. Bien sûr que le monde capitaliste impose à beaucoup de gens un rapport violent, abusif, voire colonial. Toutefois, est-il possible aujourd’hui d’envisager une révolution ? Quelles armes, métaphoriques ou réelles, faut-il employer pour résister ? Je n’ai pas de réponse définitive à cela.

Aviez-vous des références cinématographiques en tête en réalisant ce film ?
Nous avons vu beaucoup de films. Après, j’ai toujours du mal à donner des références parce qu’il y en a beaucoup trop. Mais j’aime beaucoup ce que Cassavetes fait avec les acteurs. J’aime beaucoup l’utilisation de la parole politique et philosophique dans les films d’Alain Tanner tout comme j’aime beaucoup aussi le cinéma de Robert Kramer. Ken Loach a également été une source d’inspiration, notamment avec Land and Freedom.

Avez-vous d’ores et déjà de nouveaux projets ?
Je viens d’être soutenu pour réaliser un nouveau long métrage. Je vais commencer à l’écrire en janvier. C’est encore très frais mais il s’agira d’un road movie porno queer sur le rapport entre le désir et le pouvoir. Cela se passera sur le chantier d’une route entre le désert et la jungle en Afrique de l’ouest… Je ne veux pas faire de films neutres. J’aime mettre en scène des contradictions. Je fais des films pour apporter une réflexion sur le monde et ce qu’est être un être-humain.

Propos recueillis par Mathieu Perrichet

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