People/Cinema - Par Mathieu Perrichet - posté le 05/10/2017

Rencontre avec Raymond Depardon

Plus proche du monologue que de l’interview, c’est dans une explosion de paroles passionnées et parfois un peu désordonnées, emporté par son enthousiasme, ses convictions et un esprit vif, que le cinéaste et photographe Raymond Depardon s’est confié sur son dernier documentaire 12 jours. Un film de nouveau consacré à l’univers psychiatrique.

Tout d’abord, pouvez expliquer à quoi fait référence ce titre : 12 jours ?
Sans que je ne sache trop pourquoi, il n’y a encore pas si longtemps, les droits civiques étaient retirés aux gens hospitalisés sans consentement. Une loi mise en application en 2013 a eu pour but de changer cela. Avoir des droits civiques, cela veut dire que l’on ne peut pas vous priver de liberté sans le contrôle de juges et la possibilité de faire appel. Ces 12 fameux jours constituent donc une période - qui commencent dès le début de l’hospitalisation - au cours de laquelle un patient doit pouvoir rencontrer un juge des libertés afin que celui-ci statue sur la suite de l’internement ou non. Après cela, la situation de chaque patient interné doit être réévaluée tous les 6 mois. Cette loi sert à contrôler, à encadrer le monde psychiatrique. Selon les statistiques, 9% des patients sont autorisés à sortir à l’issue de ces entretiens.

Des entretiens qui ont lieu dans le cadre de l’hôpital…
Oui. Lorsque cette mesure a vu le jour, cela a été la panique à bord car il y avait peu de juge des libertés et de la détention. C’est pourquoi les assises foraines ont été mises en place. Ainsi, ce sont aux magistrats de se déplacer dans les hôpitaux afin de procéder aux entrevues. Pour autant, lors de ces entretiens, on enlève aux patients les pyjamas qu’ils portent habituellement afin qu’ils puissent être vêtus de leurs habits. Il s’agit de les respecter. C’est de la dignité humaine. Les juges sont de la correctionnelle. Finalement, la vraie différence pour eux durant ces audiences, c’est qu’au tribunal, la personne en face d’eux leur dit : « Je suis innocent ». Alors que dans ce cas de figure, toutes ou presque répètent : « Je veux sortir ». Personnellement, je trouve que cela touche plus.

Comment vous est venue l’idée de réaliser un documentaire sur ce sujet ?
En fait, l’idée est venue à moi par le biais d’une psychiatre, Natalie Giloux, et d’une magistrate, Marion Primevert, avec qui j’avais déjà travaillé sur un précédent documentaire. Elles sont venus me voir et m’ont parlé de cette loi dont j’ignorais l’existence. Pourtant, ce n’est pas faute de lire trois quotidiens par jour. Puis, elles m’ont parlé de cet hôpital de Lyon, l’un des plus grands d’Europe, qui a été précurseur dans la mise en application de cette loi. Ils ont été les premiers à installer une salle d’audience dans l’hôpital. C’est là que j’ai découvert ces rencontres, ces échanges entre malades et juges. C’était assez extraordinaire. Je me souviens avoir été frappé par leur bouche pâteuse et leurs yeux hagards en raison de leurs traitements. Cela m’a donné l’envie de filmer par le biais de plan rapproché, fixe, sans artifice. Nous avons fonctionné avec seulement trois caméras. Cela me semblait bien. Deux étaient positionnées en quinconce sur le patient et sur le juge. Une autre caméra tournait l’ambiance afin de pouvoir supprimer les scories au montage et rendre le tout plus fluide, accessible à tous.

Il s’agit de votre troisième film, après San Clemente (1982) et Urgences (1988),  qui aborde la psychiatrie. Qu’est ce qui vous intéresse tant dans ce sujet ?
Je ne suis pas forcément plus attiré par telle ou telle institution. Je dirai que notre moteur est notre curiosité, notre force notre naïveté. Après, il y a entre 1,8 et 2 millions de personnes en France qui font des allers-retours dans les hôpitaux psychiatriques. Et 20 millions qui prennent des psychotropes. Ce n’est donc pas quelque chose d’anodin. Pourtant c’est quelque chose de mal connu. Mon propos a pour but de montrer des gens que l’on ne voit jamais. Aussi, il était important pour moi de les filmer avec beaucoup d’attention et en mettant toutes mes compétences techniques au service de ce projet. Je ne voulais pas me rater. Le fait d’avoir déjà réalisé des films sur le monde psychiatrique auparavant m’a permis de ne pas tomber dans l’écueil du cliché. Je me méfie des images faciles comme celle de l’homme qui se tape la tête contre le mur par exemple. Je ne voulais pas de cela.

Combien de patients avez-vous filmé ?
J’ai tourné avec 72 patients - à qui Claudine Nougaret avait expliqué notre démarche auparavant et qui avaient accepté d’être filmé - répartis sur 12 audiences. J’en ai finalement monté seulement 10. Je connais mes déviances. Je filme peu de gens en général. Un vieux mentor m’a dit un jour qu’il fallait dégager l’écoute. Du coup, même quand quelqu’un passe en arrière plan, je n’aime pas, car cela perturbe l’attention et faire perdre du sens au propos. Souvent, je dis qu’au dessus de deux personnes, c’est la foule. J’ai toujours été un solitaire, c’est ma nature. La solitude est une compagne de route pour moi. Alors que notre équipe de tournage se constituait de seulement 7 personnes, cela me paraissait déjà assez nombreux.

Comment s’est effectuée la sélection des patients qui apparaissent à l’écran ?
Cela s’est fait au moment du montage. Il ne faut pas que le documentaire aille vers le spectaculaire mais il fallait tout de même des personnages forts à l’écran. En fonction des entretiens auxquels nous avons assisté, il y avait des patients dont il ne se dégageait pas grand chose d’exploitable cinématographiquement. Par ailleurs, les échanges étaient importants également. Nous faisons du cinéma et le but n’est pas d’ennuyer le public.

A t-il été facile d’obtenir les autorisations de l’hôpital et des magistrats ?
Cela a été plutôt facile avec tout le monde. Le fait que ce soit moi a visiblement simplifié les choses. L’hôpital a compris et même encouragé notre démarche. Côté justice aussi cela a été assez simple. J’ai déjà fait deux films sur les faits divers donc je connais un peu le milieu. Il faut savoir que ces gens ne sont pas des adeptes de cinéma mais pour certaines raisons ils m’aiment bien. En fait, ils n’aiment pas trop la fiction avec tout le barnum et la mise en scène qui vont avec. Pour ma part, je n’avais pas ce côté perturbateur. Dans la salle d’audience, nous étions seulement quatre et les caméras étaient toutes fixes. Cela leur convenait. Au final, nous avons été les premiers à pouvoir filmer l’arrivée du juge des libertés dans l’institution psychiatrique pour rendre publique une parole auparavant réservée aux seuls psychiatres.

Entre votre premier film sur l’univers psychiatrique et celui-ci, avez-vous senti une évolution ?
Je dirais qu’au regard de mon expérience et de mes observations, les choses s’améliorent. Il semble y avoir moins d’abus, plus de liberté. Les patients peuvent circuler assez librement et faire plus de choses. Ils ne sont pas sous-traités car il y a du monde à les accompagner.

Quelle est votre vision du documentaire ?
Lorsque je fais un film documentaire, j’essaie de donner à voir les choses le mieux possible. Ensuite, il y a évidemment du montage, de la subjectivité, c’est indéniable. Mais, par exemple, je pense que ce film est assez fidèle à la réalité d’aujourd’hui. Il apporte à sa façon un regard sur l’histoire politique, sociale et morale de la France. Il y est question de burnout, d’islamisme, etc. C’est une photographie du moment. Après, je ne suis pas là pour faire de la pédagogie, je cherche à restituer des moments, des paroles, des émotions. En fait, un cinéaste est quelqu’un qui filme les choses avant que celles-ci ne disparaissent. Comme un photographe.

Propos recueillis par Mathieu Perrichet

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