Privés de leurs parents (le père est parti, la mère s’est suicidée), Dion et Jordan sont placés dans un foyer d’accueil. Mais d’accueil justement, il n’est pas tellement question pour eux, tant l’intégration dans cette réalité sordide est impossible. Pris à parti par des « camarades » qui se défoulent à leurs dépends plus qu’ils ne les acceptent, incompris par des adultes qui n’ont ni le même monde ni les mêmes codes, les deux frères vont se réfugier dans leur imaginaire, et développer des comportements gémellaires nécessaires à leur survie, en s’inventant un langage compris d’eux seuls.
Après Le carnet de rêves, qui touchait à son histoire personnelle, Théa Rojzman montre une nouvelle fois l’importance de se raconter des histoires, en réponse aux épreuves qui jalonnent une vie. Grâce à un ton plutôt léger, à hauteur d’enfant et parfois moqueur (les éducateurs sont tournés en dérision avec leur sacro-sainte paix sociale et leurs réactions démesurées), elle réussit à ne pas se prendre complètement au sérieux sur des sujets aussi graves et complexes que l’abandon, la mort, et l’impossible communication. Comme pour un funambule, son écriture est en équilibre constant entre légèreté et envie de creuser son sujet sans aucun détour. L’album montre sa capacité à mettre à nu sur le papier des blessures vivaces, avec pudeur et sensibilité.
Dans l’univers de l’auteur, les enfants font des rêves naturels tandis que les adultes ont recours aux paradis artificiels pour échapper à leur quotidien ; la mère idéale est une louve, nourricière et maternante par essence, et le père fantasmé est un aventurier aux allures de Corto Maltese (dont le créateur Hugo Pratt est lui-même papa de tout un pan de la bande dessinée).
En travaillant sur des décors sous forme de tâches de peinture, Théa Rojzman livre un travail graphique sur l’empreinte : celle laissée sur la page, et celle induite par les racines familiales. Image et texte font alors corps pour évoquer la même thématique. Les fonds abstraits symbolisent aussi bien l’imaginaire des enfants que les méandres de leurs cerveaux ou la noirceur de leurs souvenirs et pensées. Les petites gouttes de peinture agrippent les émotions et les retranscrivent à l’état brut, d’où leur efficacité.
Au final, Théa Rojzman traite de la souffrance intérieure, de la disparition avec une simplicité déconcertante, qui témoigne de son implication entière dans l’écriture. Elle puise en elle, avec la seule idée de partager : ses doutes, ses questions, et sa vision, très large, de notre monde. Un petit bijou, qui se démarque une nouvelle fois de la facilité pour emprunter les chemins tortueux de la réflexion, de la maturation et du passage à l’âge adulte, avec son lot de casseroles et sa sérénité relative.