Hôtel de France. Lieu obligé de la conférence de presse de Tournée, dernier film palmé d’Amalric et soutenu à force communication par la région Pays de Loire et Poitou-Charentes entre autres, le célèbre Hôtel du centre de Nantes porte plus que jamais bien son nom. Il est le gîte emblématique du film, lieu de vie, salle d’attente, anti-chambre des spectacles dénudés de cette troupe de danseuses New-Burlesque, toutes excitées de découvrir la France.
QG de cette Tournée, l’Hôtel de France permet à la réalité de rejoindre la fiction et offre un plateau médiatique de choix au réalisateur.
Mathieu Amalric, loquace quoique fatigué par une nuit Nantes by night, nous entretient pendant une petite heure sur l’alchimie de ce film à paillettes, les nuances de son intrigue, la rencontre avec ce groupe insolite de femmes et cette quatrième expérience décoiffante de tournage. D’une générosité rare dans le partage d’expérience, Amalric est un comédien aérien autant qu’il est un réalisateur bien ancré au sol.
Un homme en équilibre, en quelque sorte.
GM (Guillaume Mainguet) : On est ici à l’Hôtel de France où vous avez tourné quelques scènes du film, qu’est-ce que ce lieu vous évoque ?
MA (Mathieu Amalric) : Oui, on est resté presque dix jours ici. On a très vite deviné que pour arriver à saisir l’énergie de ces shows et du New-Burlesque, il leur fallait des salles pleines, du public, du vrai, pour que ce soit plus fort, plu chaleureux. Du coup, on a mis en place une tournée, on s’est dit qu’on allait offrir des spectacles aux gens. Les gens viendront gratuitement voir un spectacle en acceptant d’être filmés. Et du coup, on ne savait pas comment ils allaient réagir. Et pareil pour les danseuses du coup, tournons donc dans les hôtels où l’on tourne. On était tous, toute l’équipe, ici dans cet hôtel à Nantes. Ça a été un moment très fort. Edith, la directrice et toute son équipe connaissaient déjà les filles puisque grâce à Kitty Hartl, la programmatrice de danse du Lieu Unique, elles étaient venues déjà plusieurs fois, au Hangar à bananes. Curieusement, une situation qui pourrait favoriser le documentaire exaltait la fiction. Parce qu’on avait beaucoup écrit. Beaucoup fantasmé avec Philippe di Folco sur deux trois photos qu’on avait vues d’elles, un article d’Elisabeth Lebovici qui racontait la première fois qu’elles sont venues à Paris, au Zèbre, spectacle que je n’avais pas vu, je ne savais même pas que le New Burlesque existait (je ne pouvais imaginer que des personnes aient le courage physique de faire ça),… On n’a pas voulu les rencontrer tout de suite, on a voulu écrire une histoire, des personnages, avant d’appeler Kitty, et de voir les shows…
GM : Comment ces danseuses ont alors reçu votre proposition de scénario quand vous vous êtes rencontrés ?
MA : Je ne leur ai jamais donné de scénario. Parce que le scénario, c’est un objet assez dangereux, parce qu’en tant qu’acteurs, vous le respectez trop. Dès qu’on devient acteur, on devient très très obéissant, scolaire. Vous savez, l’outil préféré des acteurs c’est le Stabilo, ils commencent à stabiloter leurs lignes, leurs dialogues, c’est un geste un peu mortifère à vrai dire… D’abord parce qu’ils apprennent comme la Bible ces phrases-là, et des fois ça se sent trop dans les films, ça fait un peu congelé. Là, il fallait mieux être ensemble et complices de fiction. On avait vraiment beaucoup travaillé avec Philippe, on avait lancé toutes les hypothèses du monde pour raconter cette histoire-là… On avait inventé des envies, par exemple, celle de cette danseuse plus jeune, qui n’avait pas encore la maturité, qui est encore dans l’ambition, dans l’Art ou qui n’ait pas assez le sens du ridicule, qui n’arrive pas encore à se dévoiler entièrement. On l’avait inventé ce personnage. C’est ensuite aux femmes, parce qu’on est devenu un peu proches, à qui j’ai demandées « Vous en connaissez pas une qui n’y arrive pas encore…?».
GM : Est-ce que ces pistes narratives multiples dans votre film et au milieu du groupe de femmes vous ont permis d’éviter la dimension « documentaire » du film ?
MA : C’est à dire qu’on a mis en place un dispositif de tournage qui pouvait favoriser le fait d’attraper de la vie qui ne semble pas fabriquée. On a eu par exemple besoin d’être très précis sur le passé de Joaquim, comment il les a rencontrées, pourquoi il est parti aux États-Unis, quand est-ce qu’il a décidé de faire cette tournée, pourquoi Le Havre, pourquoi Nantes, La Rochelle, telle ou telle salle… Tout ça, c’est très clair et il y avait un truc de fiction au milieu de tout cela, des femmes indépendantes, très seules aussi dans leur manière de travailler puisqu’elles inventent leur numéro seules, qui sont prises en charge d’un coup par un homme qui leur fait fantasmer la France, et qui joue sur ce fantasme, comme il a fantasmé l’Amérique. Et comment cet homme est plus obsédé par son retour à lui, revenir en vainqueur, comme résistant, pour dire à ces comparses à Paris devenus ennemis « vous avez vu comment je m’en suis sorti ? », parce qu’au début, il ne les regarde pas autant que cela, ces femmes… Là, j’étais dans une fiction que je pouvais partager avec les filles. Je leur racontai tout cela oralement, très précisément. Je leur disais quelles informations j’avais envie qu’on apprenne dans cette scène… La distillation des informations ! Voilà ce sur quoi on a beaucoup travaillé aussi. Pour faire en sorte que chaque spectateur ait le sentiment qu’il n’y ait que lui qui entende ou comprenne que « Quoi ? le journaliste a dit que machin a travaillé comme producteur de télé, là, avant, j’ai bien entendu ? Ah ouais, Il a des enfants, et là il drague, il dit qu’il n’en a pas ? »… Quand le spectateur se met à croire qu’il est le scénariste, c’est bon signe. Bon, du coup les gens pensent qu’il n’y a pas de scénario, pensent « heureusement que j’étais là en tant que spectateur, c’est moi qui ai fait tout le boulot, parce que là, il n'y avait pas de scénario et c’était pas très simple… ». Et oui, le boulot du scénario, c’est de cacher le scénario… !
GM : A Cannes, vous avez d’abord montré en projection professionnelle, un premier montage de 3h15, vous pouvez expliquer comment vous êtes revenu au montage actuel de 1h50 ?
MA : Annette Dutertre, la monteuse du film montait pendant le tournage à Paris. Elle m’envoyait des textos qui donnaient envie de tourner encore plus, qui m’encourageaient dans le sens de ce que je faisais… Disons qu’à la fin du tournage on était quand même dans un état un peu euphorique. Parce qu’on a tous senti que quelque chose s’était passé. Grâce au fait d’avoir tous vécu ensemble, sans doute. Je suis donc rentré en salle de tournage joyeux, en oubliant la dernière semaine de tournage, c’est à dire les scènes parisiennes. On a donc commencé par un premier ours, qui faisait 3heures15 ! Et avec Annette, on trouvait tout intéressant, tout beau. On les aimait. Par exemple, la scène de l’interview dans le hall de l’hôtel durait neuf minutes, parce que toutes leurs réponses étaient intéressantes. Après on a eu l’intuition avec les productrices qu’on allait monté en oubliant le film. On a tourné jusqu’au 17 juillet, on était descendu à 2heures48, et on a repris le 3 septembre le montage ! On a oublié le film pendant un mois et demi, on est partis en vacances, et c’est ça qui a fait qu’il était évident que la fiction devait gagner ! On devait encore plus monter le film à partir des personnages. Parce que c’était ça la pulsion du scénario. C’était mon obsession de chaque matin : quelle est la situation, éviter la chronique…
GM : Comment vivez-vous l’engouement qui existe déjà autour du film (ndlr : l’entretien est réalisé le 3 juin), en dehors de l’effet de la Palme récoltée à Cannes ?
MA : C’est très bien. C’est pour ça que j’aime bien montrer le film dans des salles. Bon, Cannes, on ne sait jamais ce qui va se passer. Déjà, c’est hallucinant, le film est sélectionné, encore plus incroyable, la séance se passe très bien, le public est resté dans la salle, et après le Prix, là c’est délirant… Mais ce qui est bien, c’est que j’ai tout de suite travaillé sur un autre film, et qu’étant donné le fait que je sois rentré dans une salle de montage, ça m’a très vite remis les pieds sur terre. Effectivement, j’ai l’impression que la contagion de l’esprit de ces femmes, qui passe par le corps, a l’air de toucher les gens.
GM : Est-ce que la notion de « troupe » que cultive le film existe vraiment dans le milieu du cinéma ?
MA : Oui, elle existe. Je ne pourrais pas travailler avec des techniciens si la « troupe » n’existait pas. Je ne sais pas si les techniciens avec qui j’ai travaillés sont les meilleurs de la terre ou de leur discipline, j’en sais rien. Mais on était vraiment ensemble. C’est ça qui compte. Quand en plus vous êtes dans le champ, il faut que les personnes soient très honnêtes et vous renvoient quelque chose. Je garde cet exemple en tête, la baffe que Mimie me donne dans le couloir, c’est Elsa (ndlr : la première assistante) qui l’a dit en douce à Mimie. Faire un film, c’est arriver à propager tes envies, tes émotions. Et toi, tu dois arriver au résultat où toute l’équipe fait un peu le même film en même temps. Et ça s’est passé aussi devant la caméra, en toute écoute et confiance. Les filles m’ont très vite fait comprendre que c’était « our show », que je n’avais rien à dire sur ce qu’elles savaient faire, ce qu’elles voulaient faire. Du coup, j’ai bossé mon personnage : c’est vrai, lui, qu’il ne sait pas faire ça, ce qu’elles font. Il est protégé derrière sa moustache et ses costumes débiles, et il joue aussi un personnage, mais planqué. Ce qu’elles étaient, elles, les filles, m’a obligé à bosser en tant que comédien. C’est bon quand ça circule comme ça sur un plateau.
GM : Vous filmez les corps de ces femmes. Quel est le plus grand enjeu dans ce cadre, celui de leur intimité, en coulisse par exemple, ou celui des numéros de scène ?
MA : Ce qui était bien, c’est que je crois que je ne me suis jamais posé le problème du respect. Quand on est avec ces femmes-là, on est complètement dans l’admiration, pas de leur corps d’ailleurs, mais de leur esprit, leur intelligence, leur humour, leur sens politique, celui qui dit « ça va, pas obligé d’être comme on nous dit qu’il faut être. Pas obligé de passer par Photoshop pour sortir dans la rue ! ». Il y a toujours eu des femmes qui donnaient dans la nuit, qui luttent contre leur mélancolie le jour, et qui deviennent des reines le soir. Et elles jouaient ça comme des actrices. Par exemple, c’était évident pour moi qu’après la scène d’amour, il fallait que ce soit une scène extrêmement pudique ! Et que quand Mimie se lève, elle met un manteau. C’est le film qui le dit, ça. Se déshabiller, c’est pas sur scène, cacher par un personnage, c’est dans l’intimité et ne pas avoir envie qu’on vous enlève vos faux-cils. Et ça les filles l’ont senti et ça les a beaucoup touchées. Donc elles l’ont joué.
GM : Venant d’horizons tout à fait différents, vous avez beaucoup appris au contact des uns des autres ?
MA : Oui, énormément. La seule chose, c’est que j’étais obligé d’être sérieux. Donc, je me couchais très tôt et me levais très tôt, pour préparer la journée. J’avais peur de pas assez donner « à manger » aux gens dans la journée. Pour que les techniciens ne soient pas que des techniciens. Du coup, j’ai pas partagé ce qui se passait entre l’équipe et les filles, mais j’étais tellement heureux de ça, que ça se mélange… Par exemple, le dernier jour de tournage des filles, à l’Ile d’Oléron, deux techniciens de l’équipe son ont offert aux filles un strip-tease. Ils avaient travaillé depuis trois semaines leur numéro. C’était bouleversant…
GM : Vous avez enchaîné avec un film qui enrôle des comédiens de la Comédie Française. Il y a des filiations entre les deux castings ?
MA : C’est une commande qui est venu par Gilles Sandoz, un producteur, un pote de Balsan dont je me suis inspiré pour le personnage de Joaquim. Il est venu me voir en salle de montage en décembre. Et il me propose ça : « tu prends un texte qui a été joué dans l’année à la Comédie Française, t’as pas le droit de changer les acteurs, mais t’essaie d’inventer quelque chose qui fasse cinéma pour l’accompagner ». Moi, j’adore les commandes, j’ai dit oui. J’ai choisi L’illusion comique de Corneille. La Comédie Française, c’est un peu compliqué, mais je leur ai montré Tournée dans leur salle où on peut montrer des films et ils ont pris l’énergie du film, ils ont compris ça. Je n’avais pas écrit de scénario, mais c’est là-dessus qu’ils ont dit oui, qu’ils ont accepté de se laisser embarquer. Alors oui, il y a une filiation. Il y a l’énergie de Tournée dans ce nouveau film. Du coup, je me suis permis de faire des trucs que je ne me serai pas permis avec des comédiens de la Comédie Française.
GM : L’expérience de Tournée vous aurait donc désinhibé dans votre métier de réalisateur ?
MA : Oui, peut-être. En même temps, peut-être que le prochain film me demandera d’être très délicat, très inhibé. En tout cas sûr, à l'avenir, je préfère réaliser que jouer...