People/Cinema - Par Mathieu Perrichet - posté le 05/12/2018

Rencontre avec Finn Gjerdrum

Retenu sur un tournage, le cinéaste Erik Poppe n’a pu se libérer pour venir nous présenter Utoya, 22 juillet. C’est donc son producteur, Finn Gjerdrum, qui s’est chargé de nous en dire plus sur ce film, qui revient de façon immersive sur le massacre perpétré en 2011 au beau milieu d’une petite île scandinave par un terroriste d’extrême droite.

Comment l’idée de réaliser un film sur la tragédie d’Utoya est-elle née ?
L’idée de réaliser un film sur ce massacre d’Utoya vient de Erik Poppe, le réalisateur. C’est une envie qu’il avait depuis quelques temps et qu’il a laissé mûrir. Il voulait attendre le bon moment pour trouver sa propre manière de raconter cela. Finalement, en voyant que l’attention des médias était davantage attirée par le choix du lieu où ériger un mémorial et les prises de parole du terroriste, se plaignant de ses conditions carcérales, il a eu l’idée de raconter ce drame à travers les yeux des adolescents pris pour cible. De la sorte, il a souhaité recentrer l’attention sur le cœur du crime et restituer la mémoire de ces événements aux vraies victimes. Alors que souvent, les attaques de ce type sont montrées du point de vue de l’assaillant… En plus, en faisant ce choix, cela permettait de mieux faire comprendre les choses, de faire prendre conscience à chacun que cela peut arriver à tout le monde. Personne n’est à l’abri d’un tel événement dramatique. En mettant le spectateur à la place des victimes, cela rend les choses plus fortes. Par exemple, quelques années après un tel événement, il arrive que se pose la question suivante : pourquoi les gens n’ont pas agi autrement ? Alors que le tueur était seul, pourquoi n’ont-ils pas essayé de le neutraliser ? Mais la vérité, c’est que l’on comprend que l’on n’est pas dans un film et que l’on ne peut pas être un héros. Ce long métrage montre cela.

Pourquoi le choix a t-il été fait de tourner en un seul plan séquence et en temps réel ?
L’idée était de « piéger » le public, de lui faire ressentir au maximum ce que ces adolescents avaient pu vivre en le plongeant dans le chaos d’Utoya. Nous voulions provoquer un climat claustrophobique. Il s’agissait d’être au plus près du réel.

Etait-ce un postulat de départ de ne pas réaliser un film ponctué d’effusions de sang, malgré le sujet ?
En effet, c’était important pour nous de ne pas faire un film sanguinolent. L’horreur de ce film devait résider dans la dimension claustrophobique, psychologique. Nous voulions laisser les effusions de sang pour les films d’horreur traditionnels. C’était à éviter absolument donc. C’est le drame, la tragédie que nous voulions montrer à l’écran.

Il s’agit d’une fiction, mais à quel point le souci de coller à la réalité importait ?
C’était extrêmement important. Durant tout le développement du film, nous avons collaboré avec trois consultants qui étaient des rescapés. Il était primordial, pour nous, d’être réaliste et juste. Nous avons fait beaucoup de recherches, lu de nombreux témoignages, ainsi que les rapports de police, rencontré des survivants. Nous voulions faire une fiction en prise avec le réel. Il n’était pas question de travestir les choses. Même si, par respect pour les familles, les personnages du film sont fictifs, nous voulions être dans le vrai et ne pas faire quelque chose de commercial.

Les rescapés ont-il vu le film et comment ont-ils réagi ?
Nous avons organisé trois semaines de projection partout dans le pays pour les rescapés et leurs proches, avec des équipes de psychologues professionnels. Certains n’ont pas voulu le voir. D’autres sont devenus des ambassadeurs du film. Dans l’ensemble, leur accueil a été plutôt positif. Beaucoup ont estimé qu’il aidait à faire comprendre aux gens ce qu’il s’était passé et ce qu’ils avaient vécu. Cela a aussi eu un effet thérapeutique sur eux.

Comment le film a t-il été accueilli à sa sortie en Norvège ?
Le film est sorti en mars en Norvège et il a très bien fonctionné. Les critiques ont été à la fois horrifiées et positives. Le jeune public l’a particulièrement bien reçu et a été très touché. La seule déception concerne la tranche d’âge des 35/50 ans. Il semble avoir été en quelque sorte effrayé d’aller voir le film. Comme s’ils se sentaient coupables de ne pas avoir agi à l’époque. En outre, ils ont eu tendance à penser qu’il s’agissait d’un sujet trop intime pour aller le voir au cinéma. D’ailleurs, le film a très bien fonctionné en VOD.

Espérez-vous qu’un tel film puisse avoir un impact positif sur les populations à l’heure où l’extrême droite monte un peu partout ?
J’espère qu’il fera bouger les lignes. Et c’est une des raisons pour lesquelles je suis ravi de voir qu’autant de jeunes viennent le voir. A chaque fois, c’est une petite graine en plus de semée. Ce film ne concerne pas que la Norvège. Depuis l’attaque, l’extrémisme, qu’il soit de gauche, de droite, religieux, etc, gagne du terrain, partout. Le radicalisme, quelque soit sa forme est de plus en plus accepté et c’est grave. Ce long métrage a pour but de rappeler qu’un tel acte pourrait se reproduire et qu’il faut tout faire pour l’empêcher. 

Avez-vous eu vent du film 22 juillet du réalisateur anglais Paul Greengrass sorti à la rentrée sur Netflix ?
Nous avons appris qu’un autre film se faisait sur le sujet alors que nous étions nous même  en plein travail sur le nôtre. Du coup, il y a eu une petite compétition entre nous. Nous trouvions qu’il était important que le premier long métrage sur le sujet soit norvégien. Maintenant, j’espère que d’autres films seront réalisés sur cet acte terroriste pour qu’il ne tombe pas dans l’oubli.

Propos recueillis par Mathieu Perrichet

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